Monsieur le premier ministre, l’école ne peut plus attendre

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Lundi soir, les Québécois vous ont confié les clés du gouvernement.

Mardi matin, pendant que les analystes ont commenté les résultats, des milliers d’enfants ont franchi les portes de leur école.

Certains sont arrivés le ventre plein, le sac bien rempli et la tête disponible pour apprendre.

D’autres sont arrivés déjà fatigués de la vie.

Et c’est aussi pour eux que vous gouvernerez.

Au cours des derniers mois, j’ai pris la parole à trois reprises. J’ai d’abord écrit « En négligeant l’école, nous fragilisons la société de demain ». J’ai ensuite rappelé que « Parents, l’école ne peut pas tout faire à votre place ». Puis, plus récemment : « On leur dit d’étudier : encore faudrait-il qu’ils puissent manger ».

Trois textes. Trois angles différents. Mais une même inquiétude : celle d’une école à qui l’on demande toujours davantage, sans toujours lui donner les moyens de répondre à tout ce qu’on attend d’elle.

Aujourd’hui, cette réflexion s’adresse à vous.

Monsieur St-Pierre Plamondon, permettez-moi de saluer votre élection. Peu importe nos allégeances politiques, devenir premier ministre du Québec représente une responsabilité immense. Comme enseignant du primaire, je vous rappelle ceci : derrière les décisions prises à Québec se trouvent des enfants qui en ressentiront les conséquences.

L’école québécoise n’a pas besoin d’une autre grande déclaration d’amour.

Elle a besoin qu’on l’aime suffisamment pour agir.

Nous lui demandons d’instruire, bien sûr. Mais aussi de nourrir, d’intégrer, de socialiser, de prévenir la violence, de soutenir la santé mentale, d’accompagner les familles et de combattre les inégalités.

Puis, lorsqu’elle s’essouffle, nous nous étonnons.

Dans nos écoles, des adultes font chaque jour des miracles ordinaires. Une enseignante reprend une notion parce qu’elle refuse qu’un enfant abandonne. Une technicienne en éducation spécialisée calme un élève. Une secrétaire déniche une collation. Une direction cherche une solution avec des ressources qui ne correspondent pas toujours aux besoins.

C’est beau, le dévouement.

Mais le dévouement ne devrait jamais devenir un modèle de financement.

À force de répéter que l’éducation est une priorité, il faudra bien finir par le prouver autrement que dans les discours.

Monsieur le premier ministre, votre gouvernement fera des choix. Il y aura des budgets, des infrastructures et des crises qui réclameront votre attention.

Et l’état d’une classe de sixième année un mardi matin de février fera rarement la manchette.

Je vous demande pourtant de ne jamais oublier ce mardi matin.

Lorsqu’un enfant attend un service, ne voyez pas seulement une statistique. Voyez l’enfant qui attend réellement.

Lorsque nous parlerons de pauvreté, ne voyons pas seulement des pourcentages.

Voyons l’élève qui essaie de comprendre une fraction alors qu’il se demande ce qu’il mangera ce soir.

Et lorsque nous parlerons de réussite scolaire, ne réduisons pas nos jeunes à un taux de diplomation. La réussite, c’est aussi un enfant qui se découvre enfin capable. C’est celui qui détestait lire et qui, un jour, demande s’il peut terminer son livre pendant la récréation.

Ces petites victoires ne font presque jamais la une. Pourtant, c’est précisément là que se construit une société.

Le Québec aime se rêver grand. Nous parlons de culture, de langue, d’économie et de l’avenir de notre nation.

Mais notre avenir national est aussi assis sur une petite chaise, quelque part dans une classe du Québec, avec un crayon dans les mains.

Il apprend à lire.

Il apprend à compter.

Il apprend à réfléchir.

Et surtout, il apprend quelle place notre société est prête à lui faire.

Monsieur le premier ministre, votre mandat commence.

Celui de l’école, lui, ne s’est jamais arrêté.

Et dès demain matin, elle vous attendra.

Olivier Turmel
Enseignant au primaire

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