À un peu plus d’une heure au nord de Toronto, dans la ville d’Orillia, une statue de Samuel de Champlain a été vandalisée quelques heures seulement après son retour dans un parc public. À première vue, cette histoire pourrait sembler bien éloignée des préoccupations des Québécois. Pourtant, ce débat nous concerne tous.
Car la question soulevée à Orillia ne concerne pas uniquement une statue. Elle touche à la manière dont nous choisissons de raconter notre histoire collective.
Érigé en 1925, le monument de Samuel de Champlain est depuis longtemps au cœur d’un malaise. Pour plusieurs citoyens, il rend hommage à l’explorateur français qui a parcouru la région au début du XVIIe siècle. Pour de nombreux membres des Premières Nations, il incarne plutôt une époque où l’histoire était racontée presque exclusivement du point de vue des colonisateurs.
À mon avis, dans cette histoire, le problème ne réside pas tant dans la présence de Champlain que dans la manière dont les peuples autochtones étaient représentés autour de lui. Ce malaise existe ailleurs. Pendant des décennies, partout au Canada, les monuments, plaques commémoratives et manuels scolaires ont souvent présenté les Premières Nations comme des figurants de l’histoire plutôt que comme des acteurs à part entière.
LE QUÉBEC N’ÉCHAPPE PAS À CETTE RÉALITÉ
Longtemps, des plaques historiques ont célébré la « découverte » de territoires pourtant habités depuis des millénaires. Des œuvres publiques ont représenté les Autochtones comme des peuples passifs attendant l’arrivée des Européens. Dans plusieurs villes, la mémoire officielle a davantage mis en valeur les fondateurs français ou britanniques que les nations qui occupaient déjà le territoire.
Aujourd’hui, nous regardons ces représentations avec un œil différent. Non pas parce que l’histoire a changé, mais parce que notre compréhension de cette histoire s’est enrichie. Il faut rappeler une vérité essentielle, Samuel de Champlain n’aurait jamais survécu ni exploré l’intérieur du continent sans l’appui de ses alliés autochtones.
C’est précisément pour cette raison que la solution ne peut être ni l’effacement ni l’oubli. Le déboulonnage d’une statue ne change pas le passé. Il risque même parfois de nous empêcher de le comprendre. Mais à l’inverse, conserver un monument sans reconnaître les blessures qu’il peut évoquer pour certains citoyens revient à ignorer une partie de notre histoire.
Entre ces deux positions, il existe une troisième voie, celle de la contextualisation.
C’est d’ailleurs ce qu’avait recommandé le groupe de travail mis sur pied à Orillia. Son rapport proposait le retour de la statue accompagné d’une nouvelle interprétation historique élaborée avec les Premières Nations afin de raconter une histoire plus complète et plus juste.
APPROCHE QUI MÉRITE RÉFLEXION
Depuis les années 1970, le Canada a entrepris un long travail de réconciliation avec les peuples autochtones. Les revendications territoriales, les enquêtes sur les pensionnats, les excuses officielles et les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation ont permis à une plus grande partie de la population de prendre conscience des injustices du passé.
Dans une grande partie du pays, cette histoire est intimement liée aux traités numérotés, à la création des réserves et aux promesses souvent non respectées qui ont accompagné l’expansion du Canada vers l’Ouest. Ces réalités demeurent bien vivantes dans la mémoire de nombreuses communautés autochtones.
On ne peut donc pas demander à ces communautés de regarder certains monuments sans tenir compte de ce bagage historique. Mais on ne peut pas non plus bâtir un avenir commun en effaçant systématiquement les traces du passé.
L’histoire n’est pas un tribunal chargé de condamner ou d’absoudre le passé. Une statue de Champlain peut devenir un puissant outil pédagogique si elle sert à raconter à la fois l’histoire de l’explorateur, celle de ses alliés autochtones, celle de la colonisation et celle des débats contemporains sur la mémoire. Dans ce contexte, le monument cesse d’être un symbole de division pour devenir un point de départ vers la discussion.
La véritable leçon du débat qui secoue aujourd’hui Orillia est peut-être là. La réconciliation ne se construit ni à coups de décrets municipaux. Elle se construit dans l’écoute, la concertation et le respect mutuel. Entre l’oubli et la glorification, il existe, je pense, un espace où la mémoire peut devenir un lieu de rencontre.
C’est probablement là que se trouve l’avenir de nos monuments historiques.
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2 weeks ago
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