Son prénom inscrit sur un petit bout de papier traîne sur mon bureau depuis un an. Pierre. Pas de nom de famille. Pas de CV qui l’accompagne. Juste Pierre.
Il y a tout juste un an, l’abbé Claude Paradis m’a demandé de lire les noms des gens dont le corps n’a pas été réclamé à la messe qu’il organise pour leur rendre hommage. Ce sont des personnes décédées sans qu’un proche ait souhaité récupérer le corps et organiser des funérailles.
Pierre était l’un d’eux. J’ai lu son nom. Il y en avait une centaine d’autres, inscrits sur des petits papiers blancs, dans un grand bol que tenait l’abbé Paradis.
Comme dans une mauvaise loterie où tu ne veux pas qu’on pige ton numéro.
À chaque nom, quelqu’un de l’assistance, inconnu du défunt, se lève, vient chercher une fleur et repart avec le nom.
Ce rituel, qui se répète depuis 13 ans, est à la fois beau, respectueux et lourd de sens.
Se souvenir
« Je veux que ces gens-là restent vivants dans la mémoire d’au moins une personne », dit celui qu’on surnomme « le curé de la rue ». « Cette messe leur redonne la place et la dignité qu’ils méritent. »
Et ils sont de plus en plus nombreux, ces laissés pour compte qui n’intéressent plus personne. Avant, ils provenaient surtout de Montréal. Maintenant, de partout au Québec.
Des gens de la rue, mais pas seulement. Il y a tous ceux qui sont morts quelque part, dans un logement sombre, un corridor d’hôpital ou un CHSLD minable. Sans famille ni amis pour leur tenir la main.
Vivre et mourir seul, il n’y a pas de plus grande tragédie.
« L’isolement, me dit l’abbé Paradis, c’est ce qui les a tués. »
Ça, et la pauvreté, le rejet et l’incapacité à trouver sa place.
Pas égaux pantoute !
J’ai souvent pensé à Pierre. Je sais juste qu’il était sans-abri, qu’il est mort dans la rue et que son corps n’a jamais été réclamé.
Où est sa famille ? Avait-il des enfants ? Était-il une bonne personne ?
Quelle badluck l’a amené à devenir invisible aux yeux des autres au point d’être jeté à la fosse commune ? C’est là que finissent les dépouilles non réclamées.
Souvent, les proches ne veulent pas reconnaître le défunt de peur de se retrouver avec ses dettes.
« C’est faux, dit le curé, on peut juste refuser la succession. Mais les arrangements funéraires sont tellement coûteux, ça fait peur aux familles qui ne reçoivent que 2500 $ du gouvernement pour les défrayer. »
Jusque dans la mort, on est loin d’être tous égaux.
Ça devrait tous nous faire réfléchir en ces temps où les politiciens nous promettent mer et monde avec notre argent.
Ce samedi, encore une fois, l’abbé Paradis va rendre hommage à d’autres oubliés de la vie. La cérémonie se déroule à la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, à Montréal, à midi.
J’y serai, bien sûr. Pour lire d’autres noms.
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2 days ago
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