Jeter du lait?

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Parmi les souvenirs de mon enfance, je n’ai jamais oublié le jour où, en voiture avec mon père, nous faisions une balade sur la route longeant le fleuve Saint-Laurent, dans l’est du Québec. Tout à coup, j’avais vu un camion-citerne vider une très grande quantité de liquide blanc dans le fleuve. J’avais demandé à mon père de m’expliquer ce qui se passait. Il m’avait répondu que le camion vidait du lait parce qu’il y en avait trop. Avouons que je n’avais pas vraiment compris. Jeter du lait ? 

Au début des années 70, les gouvernements ont décidé d’intervenir pour stabiliser les coûts de la production laitière et le prix aux consommateurs, qui pouvait s’effondrer à cause d’une offre trop abondante. Voilà pourquoi ce camion-citerne avait jeté sa cargaison : les producteurs laitiers n’avaient aucun autre moyen de faire remonter le prix du lait et des produits dérivés (fromage, yogourt, etc.). Il fallait réduire l’offre.

Un système en place depuis plus de 50 ans 

En 1966, avec l’accord des provinces, le gouvernement fédéral a créé la Commission canadienne du lait. Quatre ans plus tard, une couche de bureaucratie s’est ajoutée : le Comité canadien de gestion des approvisionnements de lait, qui a mis en place le régime des quotas nationaux de production.

Ce système est toujours en place : la Commission continue de gérer la production laitière grâce à la gestion de l’offre. En pratique, il s’agit d’un compromis : les producteurs bénéficient d’une grande stabilité économique, tandis que les consommateurs paient généralement leurs produits laitiers un peu plus cher que dans les pays où le marché est entièrement libre. Pour maintenir le système, le Canada impose des droits de douane très élevés.

Avec les années, ce système a engendré des conséquences malheureuses. Les fameux quotas que doivent posséder les producteurs laitiers ont pris une valeur sans cesse grandissante, à tel point que l’idée de protéger les fermes dites familiales est devenue une mascarade. Loin de protéger les petits producteurs, on a plutôt assisté à une vague de consolidation. Le Canada, qui se veut un pays libre-échangiste, se heurte à ses partenaires commerciaux, qui n’y voient rien d’autre que du protectionnisme pur et dur.

Un défi de taille 

En préparation de la négociation d’un nouvel accord commercial avec les États-Unis, on parle beaucoup de produits comme l’acier, l’aluminium ou le bois d’œuvre, mais la gestion de l’offre pourrait faire dérailler le processus. L’État du Wisconsin, plus grand producteur de lait au monde, évolue dans un libre marché. Il se retrouve souvent avec des surplus, mais il est incapable de les exporter au Canada, à l’exception du très faible pourcentage consenti dans l’accord toujours en vigueur.

Objectivement, je ne crois pas qu’il sera possible de maintenir ce système si on veut conclure un nouvel accord avec l’administration Trump. Le Québec est le plus grand producteur au Canada, et l’idée même de fin de la gestion de l’offre pourrait y provoquer une grave crise politique... en pleine campagne électorale provinciale. Bonne chance au premier ministre canadien, M. Carney.

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