Oui, les apagones, ou pannes d’électricité, sont un sujet d’actualité « brûlant » qui ne cesse d’alimenter les conversations et de conditionner notre quotidien. Hier, j’ai dû me résoudre à nettoyer mon frigidaire, à y faire le grand ménage. Le cœur gros, j’ai dû me résoudre à jeter quelques restants, pourtant cuisinés avec amour. Même cette sauce à spaghetti qui avait fait mon bonheur et celui de quelques invités, ou ce sauté d’agneau dont les restes n’avaient plus rien à voir avec ce que j’avais mijoté il y a quelques jours à peine. Aussi ce jus d’orange qui avait fermenté dans son contenant ou ce fromage à la crème qui faisait le délice de mes déjeuners. J’ai découvert, blotti dans un coin du congélateur, un peu de bœuf haché, ou picadillo, dont la couleur était désormais suspecte. Des biscuits secs ramollis par la chaleur, du yogourt passé date et, dans le bac à légumes, un chou dépourvu de tout intérêt et quelques carottes indignes.
Seuls trois bières, un pot de mayonnaise, un petit pot de moutarde de Dijon, mon pot de beurre d’arachides et la bouteille de rhum ont su résister au grand ménage. Quant à mon bac à glaçons, il n’est plus digne d’occuper un espace dans le congélateur. Maintenant, mon frigo, malgré son extrême propreté, fait bien triste figure, car il est presque vide. On a beau se dire qu’il faut s’habituer à acheter au jour le jour ce qu’on va consommer dans la journée, ce n’est pas toujours facile de se retenir lorsqu’on découvre tel ou tel produit en spécial, que l’on recherchait depuis longtemps. Car même avec un système de dépannage fonctionnant à batterie et à l’énergie solaire, il faut se résigner à débrancher à tout bout de champ le réfrigérateur, qui est le plus gros consommateur d’énergie de la maison.
Cela me rappelle l’année où je suis arrivé en France après mes quatre ans d’exil à Cuba. Nous étions en juin ou juillet 1974, nous étions entrés en France par la grande porte, en provenance de Prague, mais sans passeport — aujourd’hui, cela serait impossible —, et le lendemain, nous avions dû contacter un réseau de solidarité pour être hébergés dans la plus stricte clandestinité chez des gens sympathiques à notre cause, car nous avions appris que nous étions désormais recherchés par la police française et Interpol.
Après des séjours plus ou moins agréables dans des planques en banlieue parisienne, nous avions abouti, ma femme, Suzanne, mes deux enfants et moi, dans le 14e arrondissement, métro Alésia, dans le bel appartement d’une gentille psychanalyste. Tous les jours, de ma fenêtre, je voyais les voisins s’approvisionner auprès des marchands ambulants installés sur la place. Un petit filet de bœuf par ici, quelques morceaux de veau pour la blanquette par là, une pointe de camembert, un petit carré de beurre pour accompagner la baguette, une laitue et deux tomates, et le tour était joué.
Pour le café crème, il y avait le bistro du coin. Je n’en revenais pas. Ces fiers Parisiens vivaient heureux sans réfrigérateur en 1974, alors que je venais d’un pays, le Québec, où chaque famille possédait en moyenne deux réfrigérateurs. Il est où, le bonheur ?
Bien sûr, la situation à Cuba aujourd’hui est différente, mais pas tant que cela, à vrai dire. Certes, le facteur chaleur n’est pas à négliger, mais il faut savoir s’adapter, jouer au caméléon, s’organiser au jour le jour, dans l’immédiateté. Le bonheur, il est aussi dans cette musique qu’on entend au loin comme un muezzin, dans ce magnifique bougainvillier en fleurs au coin de la rue, dans cet immense flamboyant qui nous comble de joie avec son ombre bienfaisante, dans ce bras qu’on me tend lorsque je descends du tricycle-taxi, dans ces grappes d’enfants qui reviennent de l’école, insouciants et rieurs. Petits bonheurs de tous les jours, contagieux. L’avenir, il est ici, devant moi, artisanal. Ne pas chercher ailleurs.
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2 days ago
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