[PHOTOS] Les dangers de la course aux armes nucléaires discutés en 1958... à Lac-Beauport

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Lorsqu’il est question de Québec et des armes nucléaires, plusieurs événements et personnes peuvent vous venir en tête. Certains d’entre vous pensent sans doute à la Conférence de Québec en 1943.

D’autres peuvent aussi penser à la bombe atomique larguée accidentellement dans le fleuve Saint-Laurent par un bombardier américain, tout près de Saint-André-de-Kamouraska, en 1950, ou encore au laboratoire atomique de l’Université de Montréal dans lequel des scientifiques étudiaient l’eau lourde.

Enfin, certains se souviennent peut-être de rumeurs concernant la potentielle présence d’abris nucléaires sous certains bâtiments, à l’Université Laval ou ailleurs.

Or, saviez-vous que la région de la Capitale-Nationale a non seulement des liens avec la bombe atomique, mais aussi avec des initiatives visant à régler les problèmes causés par les armes nucléaires au cours de la guerre froide ? En effet, en 1958, une trentaine de scientifiques se réunissent au Manoir Saint-Castin, situé à Lac-Beauport. Le sujet de cette réunion ? Les dangers de la course aux armes nucléaires.

Carte postale du Manoir Saint-Castin. Bibliothèque nationale site Rosemont (CP 042691 CON), auteur inconnu.

Carte postale du Manoir Saint-Castin. Bibliothèque nationale site Rosemont (CP 042691 CON), auteur inconnu.

Au cours des années 1950, la course aux armements nucléaires entre les États-Unis et l’Union soviétique bat son plein. 

La puissance des armes nucléaires ne cesse de croître, tout comme la fréquence des essais ne cesse de s’accélérer. Entre 1951 et 1958, les États-Unis font exploser 170 engins nucléaires, alors que les Soviétiques en font exploser 83 entre 1949 et 1958. 

De plus, le début de la décennie 1950 est marqué par l’avènement de nouvelles armes considérablement plus puissantes que la bombe atomique : la bombe à hydrogène. 

À titre d’exemple, la plus grosse bombe à hydrogène américaine est d’une puissance de 15 mégatonnes de TNT, soit 1000 fois plus puissante que celle larguée sur Hiroshima. 

D’ailleurs, cet essai nucléaire choque particulièrement le public, d’une part en raison de sa puissance, et, d’autre part, parce qu’il irradie l’équipage d’un navire japonais, le Fukuryu Maru (Lucky Dragon), causant la mort d’un des pêcheurs.

Le Manoir Saint-Castin est réservé par M. Eaton. Leo Szilard Papers, Special Collections & Archives, UC San Diego.

Le Manoir Saint-Castin est réservé par M. Eaton. Leo Szilard Papers, Special Collections & Archives, UC San Diego.

Dans ce contexte, de plus en plus de personnes se mobilisent pour la paix et s’opposent aux essais nucléaires. 

C’est le cas du célèbre physicien, Albert Einstein, et de Bertrand Russell, philosophe, mathématicien et récipiendaire du prix Nobel de littérature en 1950. 

Au vu du danger que posent les bombes à hydrogène, ces derniers décident de publier, en juillet 1955, un manifeste exposant les dangers des armes et des essais nucléaires. 

Ils appellent aussi la communauté scientifique à se réunir pour discuter de ces enjeux, et peut-être à trouver une solution aux problèmes qu’ils posent. 

Le manifeste Russel-Einstein suscite l’intérêt de plusieurs personnes influentes, entre autres celui de M. Cyrus Eaton, un homme d’affaires philanthrope né à Pugwash en Nouvelle-Écosse, qui offre son soutien, notamment financier, au savant britannique afin de permettre un tel projet.

Cyrus Eaton et sa femme (Anne Eaton) à Pugwash en 1957. PG 311 Cyrus S. Eaton Photographs, Western Reserve Historical Society, Cleveland, Ohio.

Cyrus Eaton et sa femme (Anne Eaton) à Pugwash en 1957. PG 311 Cyrus S. Eaton Photographs, Western Reserve Historical Society, Cleveland, Ohio.

Bien qu’initialement, M. Russell ait prévu de tenir la conférence en Inde, plus précisément à New Delhi, il est contraint de la reporter en raison de tensions à l’international. 

C’est alors que M. Eaton propose de la tenir en Nouvelle-Écosse, dans son village natal, Pughwash. Deux ans après la parution du Manifeste Russell-Einstein, plusieurs scientifiques de 10 pays différents se regroupent dans la résidence de M. Eaton pour discuter des enjeux nucléaires. 

Parmi eux se trouvent des savants ayant participé au développement de la première bombe atomique, comme Léo Szilard et Eugène Rabinowitch, ainsi que des scientifiques soviétiques et japonais, tels qu’Aleksandr Vassilievich Topchiev et Hideki Yukawa. Cette conférence marque l’avènement des Pugwash Conference on Science and World Affairs.

Quelques participants de la Première Conférence de Pugwash en 1957. De gauche à droite, premier rang; Iwao Ogawa, Chou Pei-Yuan, Vladimir P. Pavlichenko, Shin’ichiro Tomonaga, Cecil F. Powell, Aleksandr V. Topchiev, George B. Chisholm, John Foster, Hermann J. Muller, Hans Thirring, Léo Szilard, Walter Selove (derrière Léo Szilard), Eric Burhop, Marcus L. E. Oliphant, Marian Danysz. De gauche à droite, second rang; Antoine M. B. Lacassagne, Aleksandr M. Kuzin, Eugène Rabinowitch (derrière Kuzin), Dimitri V. Skobeltzyn, Cyrus S. Eaton et Joseph Rotblat. PG 311 Cyrus S. Eaton Photographs, Western Reserve Historical Society, Cleveland, Ohio.

Quelques participants de la Première Conférence de Pugwash en 1957. De gauche à droite, premier rang; Iwao Ogawa, Chou Pei-Yuan, Vladimir P. Pavlichenko, Shin’ichiro Tomonaga, Cecil F. Powell, Aleksandr V. Topchiev, George B. Chisholm, John Foster, Hermann J. Muller, Hans Thirring, Léo Szilard, Walter Selove (derrière Léo Szilard), Eric Burhop, Marcus L. E. Oliphant, Marian Danysz. De gauche à droite, second rang; Antoine M. B. Lacassagne, Aleksandr M. Kuzin, Eugène Rabinowitch (derrière Kuzin), Dimitri V. Skobeltzyn, Cyrus S. Eaton et Joseph Rotblat. PG 311 Cyrus S. Eaton Photographs, Western Reserve Historical Society, Cleveland, Ohio.

Bien que la première conférence soit un succès, elle ne réussit pas à désamorcer les tensions à l’international ni à arrêter la course aux armes nucléaires. 

En effet, l’avènement des missiles intercontinentaux et le lancement de Spoutnik en octobre 1957 en attestent. 

Toutefois, les pressions contre les essais nucléaires et pour la paix continuent de croître. 

C’est dans ce contexte qu’a lieu une deuxième conférence scientifique, cette fois-ci à Lac-Beauport, et ce, malgré les pressions du gouvernement canadien souhaitant qu’elle soit annulée.

Les scientifiques présents à la conférence du Lac-Beauport devant le manoir Saint-Castin. De gauche à droite, premier rang; William A. Higinbotham, Linus C. Pauling, Aleksandr P. Vinogradov, Jerome B. Wiesner, Cyrus S. Eaton, Aleksandr V. Topchiev, Vladimir P. Pavlichenko, Carl Friedrich von Weizsäcker, Joseph Rotblat. Deuxième rang; Morton Grodzins, Aleksandr M. Kuzin, Charles G. Darwin, John Tileston Edsall, Conrad H. Waddigton, Cecil F. Powell, Chou Pei-Yuan, Eugene Rabinowitch, Richard S. Leghorn. Troisième rang; Marcus L. E. Oliphant, Howard F. Skidmore, Léo Szilard, Betty Royon (Royan), Ann Moir, Cyrias Ouellet, Patricia J. Lindop. PG 311 Cyrus S. Eaton Photographs, Western Reserve Historical Society, Cleveland, Ohio.

Les scientifiques présents à la conférence du Lac-Beauport devant le manoir Saint-Castin. De gauche à droite, premier rang; William A. Higinbotham, Linus C. Pauling, Aleksandr P. Vinogradov, Jerome B. Wiesner, Cyrus S. Eaton, Aleksandr V. Topchiev, Vladimir P. Pavlichenko, Carl Friedrich von Weizsäcker, Joseph Rotblat. Deuxième rang; Morton Grodzins, Aleksandr M. Kuzin, Charles G. Darwin, John Tileston Edsall, Conrad H. Waddigton, Cecil F. Powell, Chou Pei-Yuan, Eugene Rabinowitch, Richard S. Leghorn. Troisième rang; Marcus L. E. Oliphant, Howard F. Skidmore, Léo Szilard, Betty Royon (Royan), Ann Moir, Cyrias Ouellet, Patricia J. Lindop. PG 311 Cyrus S. Eaton Photographs, Western Reserve Historical Society, Cleveland, Ohio.

Tenue entre le 31 mars et le 11 avril 1958, la deuxième conférence, dans la continuité de la première, porte sur les dangers liés au contexte de l’époque, principalement les armes nucléaires et les radiations, mais aussi sur les solutions pouvant potentiellement diminuer ces menaces.

Elle regroupe 22 scientifiques provenant de huit pays. Parmi eux, huit sont américains. L’Union soviétique et la Grande-Bretagne ont chacune quatre représentants. Deux sont canadiens, et enfin, l’Australie, la Chine, la France et la République fédérale d’Allemagne (Allemagne de l’Ouest) envoient un délégué chacune.

Soulignons également la participation de trois femmes, Patricia Lindop, Betty Royon (Royan) et Ann Moir. 

De plus, parmi les figures importantes présentes se trouve notamment Linus C. Pauling, récipiendaire du prix Nobel de chimie en 1954 et du prix Nobel de la paix en 1962. 

Plusieurs ont aussi participé à la première conférence de 1957 : c’est le cas d’Eugène Rabinowitch, Léo Szilard, Marcus Laurence Elwin Oliphant, Joseph Rotblat ou encore Aleksandr Vassilievich Topchiev.

Les scientifiques discutent lors d’une conférence. Leo Szilard Papers, Special Collections & Archives, UC San Diego.

Les scientifiques discutent lors d’une conférence. Leo Szilard Papers, Special Collections & Archives, UC San Diego.

Étant donné que M. Cyrus Eaton réserve le Manoir Saint-Castin pour 12 jours, cela permet d’alléger les journées des participants en planifiant les conférences le matin ou l’après-midi. 

Par conséquent, les scientifiques ont pu profiter de leur temps libre pour aller skier au Relais, par exemple.

Les scientifiques profitent de leur temps libre. En bas à gauche, Joseph Rotblat et Cecil F. Powell discutent. En bas, au centre, Aleksandr M. Kuzin et Richard S. Leghorn se préparent pour le ski. En bas à droite, Aleksandr V. Topchiev et Eugene Rabinowitch discutent en marchant. Leo Szilard Papers, Special Collections & Archives, UC San Diego.

Les scientifiques profitent de leur temps libre. En bas à gauche, Joseph Rotblat et Cecil F. Powell discutent. En bas, au centre, Aleksandr M. Kuzin et Richard S. Leghorn se préparent pour le ski. En bas à droite, Aleksandr V. Topchiev et Eugene Rabinowitch discutent en marchant. Leo Szilard Papers, Special Collections & Archives, UC San Diego.

De plus, comme il n’y a aucun programme prédéterminé, les sujets des conférences ont été déterminés au cours des conversations formelles et informelles, ou encore sur la base d’idées émergeant durant le séjour des participants.

Discussion lors d’un repas. Leo Szilard Papers, Special Collections & Archives, UC San Diego.

Discussion lors d’un repas. Leo Szilard Papers, Special Collections & Archives, UC San Diego.

Bien que les sujets abordés durant les conférences soient lourds et sérieux, cela n’empêche pas les scientifiques de se rapprocher et de s’amuser au cours des soirées. D’ailleurs, c’est pour permettre aux scientifiques d’avoir des échanges informels dans leur temps libre ou en soirée que le séjour dure 12 jours.

Les scientifiques chantent après le repas. De gauche à droite; Aleksandr V. Topchiev, Morton Grodzins, une femme inconnue (possiblement la femme de Howard F. Skidmore), Howard F. Skidmore et William A. Higinbotham à l’accordéon. PG 311 Cyrus S. Eaton Photographs, Western Reserve Historical Society, Cleveland, Ohio.

Les scientifiques chantent après le repas. De gauche à droite; Aleksandr V. Topchiev, Morton Grodzins, une femme inconnue (possiblement la femme de Howard F. Skidmore), Howard F. Skidmore et William A. Higinbotham à l’accordéon. PG 311 Cyrus S. Eaton Photographs, Western Reserve Historical Society, Cleveland, Ohio.

Au cours de ce séjour, les participants ont pu échanger franchement sur les enjeux liés à la menace nucléaire. D’ailleurs, selon le récit de M. Jospeh Roblat, cette franchise des participants est l’élément distinctif de la conférence du Lac-Beauport. Ces échanges permettent, pour plusieurs, de comprendre la réalité et les versions des autres scientifiques, surtout dans la logique est-ouest de l’époque. Par conséquent, la conférence du Lac-Beauport contribue à apaiser les tensions entre les scientifiques des deux blocs et à faire avancer un peu plus la cause du désarmement. Au terme de la conférence, les participants ont envoyé les documents utilisés durant leurs séjours aux dirigeants de quinze pays, au pape ainsi qu’au secrétaire général des Nations unies. D’ailleurs, après cette conférence et pour celles à venir, les scientifiques s’entendent pour envoyer un résumé des conclusions auxquelles ils arrivent au terme de chaque rencontre, ainsi que les documents utilisés au cours de celles-ci.

Il est intéressant de noter qu’alors que la conférence s’amorce, le secrétaire général de l’Union soviétique déclare que son pays suspend tous les essais nucléaires en guise de bonne foi envers l’Occident. Jumelés avec les pressions pacifistes montantes et l’événement qu’est la conférence du Lac-Beauport, les États-Unis et la Grande-Bretagne décident de suspendre à leur tour leurs essais le 31 octobre 1958. Cette « trêve » dure un peu moins de trois ans. En août 1961, l’Union soviétique annonce la reprise des essais nucléaires, suivie un mois plus tard par les États-Unis. En octobre de la même année, l’URSS fait détoner la plus grosse bombe thermonucléaire de l’histoire, la Tsar bomba. D’une puissance de 50 mégatonnes de TNT, soit 3300 fois plus puissante que celle d’Hiroshima, cette bombe cause un émoi partout dans le monde. Ce n’est qu’après cet essai et la Crise des missiles de Cuba d’octobre 1962 que le premier accord concernant l’arme atomique est signé. En effet, en 1963, les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique signent le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires qui interdit les essais nucléaires dans l’atmosphère, dans l’espace et sous l’eau.

Les Pugwash Conferences on Science and World Affairs se tiennent encore à ce jour presque annuellement. La plus récente date de 2025. Malheureusement, elles ne pourront plus avoir lieu au Manoir Saint-Castin, qui a été détruit en 2020. Il est d’autant plus regrettable que les curieux qui liront cet article ne pourront pas visiter les lieux d’hébergement des participants de la conférence tenue au Lac-Beauport. À défaut de pouvoir visiter le Manoir Saint-Castin, le lieu de la première conférence, le Thinker’s Lodge, est toujours debout à Pugwash en Nouvelle-Écosse. D’ailleurs, plusieurs descendants de M. Eaton y travaillent.

Un texte écrit par Hugo Boulanger, candidat à la maîtrise en Histoire à l’Université Laval

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  • Vous pouvez également lire nos textes produits par Bibliothèque et Archives nationales du Québec en cliquant ici.

Pour en savoir plus

  • GOEDDE, Petra. The Politics of Peace A Global Cold War History. New-York, Oxford University Press, 2019, 292p.
  • S. WITTNER, Lawrence. The Struggle Against the Bomb. Volume 2 : Resisting the Bomb A History of the World Nuclear Disarmament Movement, 1954-1970. Stanford, Stanford University Press, 1993, 641p.
  • ROTBLAT, Joseph. Scientists in the Quest for Peace   ; A History of the Pugwash Conferences. Cambridge, MIT Press, 1972, 399p.
  • Site Web du Thinker’s Lodge : https ://thinkerslodge.org/

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