Dans la chaleur étouffante du Vietnam, au cœur des années 60, une voix s’infiltre jusque dans les camps de l’armée américaine. Elle ne bombarde pas. Non, elle parle. « Rien n’est plus confus que de recevoir l’ordre d’aller à la guerre pour y mourir ou d’être mutilé à vie sans avoir la moindre idée de ce qui se passe », dit-elle.
Cette voix douce, calme, presque rassurante, les soldats américains lui donnent un nom : Hanoï Hannah.
Derrière ce surnom se cache Trinh Thi Ngo, une animatrice de radio nord-vietnamienne qui mène, à sa manière, une guerre des nerfs.
UNE ARME INVISIBLE
Née à Hanoï en 1931 dans une famille aisée, Trinh Thi Ngo apprend l’anglais par passion, fascinée par le cinéma américain. Ce détail, presque anodin, deviendra son arme la plus redoutable.
À partir de 1955, elle travaille pour la radio officielle du Nord-Vietnam. Mais c’est pendant la guerre que sa voix devient une véritable stratégie militaire.
Trois fois par jour, elle s’adresse directement aux soldats américains. Elle les interpelle en leur disant : « Comment allez-vous, GI Joe ? »
Elle leur lit les noms de leurs camarades tués ou capturés. Elle diffuse des chansons chargées de nostalgie, notamment de Bob Dylan. Elle leur parle des manifestations monstres dans leur pays contre la guerre du Vietnam.
Son objectif : créer le doute dans l’esprit de ces soldats, semer l’angoisse, rappeler à ces jeunes hommes qu’ils sont loin de chez eux et qu’ils font une guerre qu’ils ne comprennent pas.
Hanoï Hannah s’appuie régulièrement sur des informations tirées de sources américaines, souvent cachées aux soldats sur le terrain. Et c’est là que réside sa force.
Dans un conflit où la communication officielle américaine est censurée ou embellie, les soldats en viennent à douter qu’on leur dise toute la vérité. Certains se mettent à croire qu’Hanoï Hannah est peut-être crédible.
IMPACT RÉEL OU MYTHE ?
A-t-elle vraiment démoralisé les troupes américaines ? La réponse est nuancée. Les historiens s’entendent pour dire que son influence est limitée. De nombreux soldats l’écoutent pour se moquer d’elle, mais ils écoutent quand même.
Elle sème assurément le doute, et plusieurs sont ébranlés. Ils se demandent comment elle fait pour connaître l’emplacement de leur unité, les noms de leurs camarades, les détails de leurs opérations. Dans une guerre déjà marquée par l’incertitude, cette impression d’être observé, voire connu, amplifie la peur.
UNE GUERRE MORALE
Comme toutes les guerres, celle du Vietnam n’est pas seulement militaire, elle est aussi psychologique. Plus les Américains s’enlisent dans ce conflit sanglant, plus la question « pourquoi vous battez-vous, GI Joe ? » affecte les esprits. Un doute qui s’étend, à la fin des années 60, aux États-Unis, au Canada, puis en Europe.
Ces images de jeunes soldats qui reviennent au pays dans des boîtes transforment l’opinion publique américaine. Rappelons que ce conflit fera plus de 58 000 morts américains et des millions de victimes vietnamiennes, civiles et militaires.
Au fil des mois, les médias nous rapportent des informations qui font basculer l’opinion publique. Des voix s’élèvent, vont s’opposer à la guerre. Martin Luther King Jr s’indigne du nombre disproportionné d’Afro-Américains envoyés au front.
Le 15 avril 1967, près de 400 000 personnes défilent à New York pour exprimer leur opposition. Muhammad Ali, Bob Dylan et Jane Fonda exhortent la Maison-Blanche à sortir du Vietnam.
En novembre 1969, c’est près d’un demi-million de manifestants qui marchent sur Washington. Résultat : de nombreux jeunes Américains refusent d’être envoyés au Vietnam.
Certains s’exilent au Canada pour fuir l’enrôlement obligatoire.
Ces voix célèbres ne sont pas qu’américaines. Pensons à Jean-Paul Sartre qui dira : « Devant les crimes commis au Vietnam, le silence devient lui-même une faute (1967). » Pendant que Pablo Picasso exprime son opposition dans ses œuvres.
Je ne peux m’empêcher de percevoir des similitudes troublantes avec ce qui se passe aujourd’hui en Iran. Encore et toujours ce besoin colonialiste des super puissances. Mais aujourd’hui, plus que jamais, nos gouvernements doivent gagner rapidement la bataille pour l’opinion publique. Le contrôle de l’information, du narratif et de la morale derrière les interventions militaires devient hautement stratégique pour gagner ou perdre cette guerre de perception.
LES ARMES CHANGENT
En 60 ans, les plateformes d’influence ont évolué, mais la logique reste la même : influencer, convaincre, justifier. Et parfois, mentir.
Aujourd’hui, une majorité d’Américains s’oppose au conflit (56 %) et la popularité du président s’effrite comme jamais. Avec des mobilisations comme celle de No King, de plus en plus d’Américains descendent dans les rues pour dénoncer l’autoritarisme du président Trump et sa guerre jugée injustifiable en Iran.
Comme au Vietnam, de plus en plus d’observateurs internationaux parlent de crimes de guerre contre le peuple iranien.
Impossible de savoir s’il y aura une Hanoï Hannah iranienne en 2026. Mais une chose est sûre, les journalistes raconteront, les historiens expliqueront... et nous, nous avons encore le choix au Québec. Nous taire ou dénoncer.
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2 weeks ago
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