Le 29 juin 1969, un dispositif d’écoute est installé illégalement dans le local du Parti Québécois du comté de Saint-Maurice, en Mauricie, lors d’une opération menée conjointement par la Gendarmerie royale du Canada et la Sûreté du Québec.
Mise en contexte historique
Avec le bouillonnement qui agitait la société québécoise depuis le début des années 1960, et qui allait culminer avec la crise d’Octobre 1970, le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau et ses forces de police suivaient de très près tout ce qui touchait au mouvement indépendantiste.
Le 19 décembre 1969, lors d’une réunion présidée par Trudeau lui-même, où la « GRC avait été invitée à fournir un rapport détaillé sur la situation du séparatisme au Québec », aucune distinction n’avait été faite entre les indépendantistes qui « agissent dans la légalité et ceux qui sont soupçonnés de recourir à des moyens illégaux », écrit Richard Gwyn, biographe de Trudeau.
Cabale contre le PQ
Depuis sa création en 1968, le Parti Québécois de René Lévesque allait subir plusieurs attaques mesquines. Cela irait du simple salissage à de la désinformation bien orchestrée et propagée dans les médias. Par exemple, Pierre Elliott Trudeau avait déclaré qu’un espion travaillant pour le compte de la France, Philippe Rossillon, pactisait avec les « séparatistes » déclenchant l’Affaire Rossillon.
Le docteur en science politique Guy Bouthillier se souvient d’avoir aussi trouvé des ragots dans les journaux anglophones de 1969 alléguant que le PQ était infiltré par les Cubains. « Eh bien, j’y étais au PQ à cette époque, je ne me souviens pas y avoir vu beaucoup de Cubains », ironise-t-il.
La Commission Keable, dirigée par Jean Keable (à droite), a été créée en 1977 par le gouvernement de René Lévesque. Elle avait pour mission de faire la lumière sur les activités illégales commises par les corps policiers au début des années 1970, dans la foulée de la crise d'Octobre de 1970. Pablo Durant / LES ARCHIVES / LE JOURNAL DE MONTREAL
En 1977, lors d’audiences de la Commission d’enquête Keable sur les activités policières en territoire québécois, diverses opérations illégales menées par les services de sécurité allaient être révélées. L’une d’entre elles « concerne l’écoute électronique [...]dans les locaux du Parti Québécois de Shawinigan le 29 juin 1969 ». Dans Les crimes de la police montée, le journaliste Robert Dion ajoute que « la lumière ne sera jamais faite sur le Dossier Duhaime ».
Un policier qui pourrait « trop bien parler »
L’ex-policier Claude Lavallée explique, dans son livre Révélations d’un espion de la SQ, qu’on lui avait donné l’ordre d’installer une table d’écoute dans le bureau d’Yves Duhaime à Shawinigan pour « espionner un groupe de terroristes présumés qui s’y réunirait prochainement ».
Lavallée confesse n’avoir « pas été très à l’aise avec cette mission qui consistait à entrer par effraction dans son bureau à deux heures du matin, et à installer puis à désinstaller (le lendemain) le matériel d’écoute et une caméra vidéo ».
Lors de l’élection provinciale de 1970, « le système d’écoute électronique est toujours en place au local du PQ de Saint-Maurice » nous apprend le livre La police secrète au Québec.
Des années après avoir quitté la SQ, Claude Lavallée était sur le point de recevoir une citation à comparaître à propos de l’Opération Duhaime. « Si on me force à témoigner, je le ferai, mais peut-être trop bien, et je pourrais dévoiler des choses qui doivent rester secrètes », avait-il rétorqué.
On ne lui demandera finalement jamais de témoigner.
D’autres opérations célèbres
Le coup de la Brink’s. Trois jours avant l’élection de 1970, une véritable mise en scène est organisée devant la Place Royal Trust : des camions blindés de la compagnie Brink’s sont filmés en train de quitter le Québec, symbole d’une supposée fuite de capitaux vers l’Ontario.
Opération Ham. En 1973, la GRC monte une opération digne des meilleurs films d’espionnage pour subtiliser, copier, puis remettre en place la liste de membres du Parti Québécois dans la bâtisse des Messageries Dynamiques au 9820 de la rue Jeanne-Mance.
Une taupe au PQ. En 1992, le journaliste Normand Lester dévoile que Claude Morin, le père de l’étapisme, la stratégie d’accession à la souveraineté du Parti Québécois, a collaboré avec la GRC dès le milieu des années 1970 et même lorsqu’il était ministre.
Bibliographie
Dion, Robert, Les crimes de la police montée, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1979
Fournier, Louis (dir.), La police secrète au Québec, Éditions Québec Amérique, 1978
Fournier, Louis, FLQ, Histoire d’un mouvement clandestin, Éditions Québec Amérique, 1982
Gwyn, Richard, Le Prince, France-Amérique, 1981
Lavallée, Claude, Révélations d’un espion de la SQ, Éditions de l’homme, 2010
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